La prévention ne peut plus être l’affaire du seul système de santé. Les orientations récentes appellent à une gouvernance interministérielle, à une meilleure évaluation des actions et à une véritable reconnaissance de leur valeur économique. Une évolution qui concerne directement les infirmiers libéraux.
Pendant longtemps, la prévention a été pensée principalement à travers le système de santé : campagnes de dépistage, vaccination, consultations, programmes de prévention ou actions portées par les établissements et les professionnels de santé.
Mais les déterminants de santé dépassent largement le champ sanitaire : Education, travail, logement, alimentation, environnement, mobilité, conditions sociales ou vieillissement influencent directement l’état de santé de la population.
Le rapport d’information du Sénat consacré à la prévention, publié en juin 2026, fait ainsi le constat d’une gouvernance trop centralisée et insuffisamment coordonnée. Il souligne que l’État et l’Assurance maladie ne peuvent pas, à eux seuls, porter l’ensemble de la politique de prévention et appelle à mieux associer les collectivités, les complémentaires, les associations et les professionnels de santé.
La santé ne se construit pas uniquement dans les établissements de santé
L’établissement de santé reste un acteur essentiel du système de soins, mais il n’est pas le lieu où se joue l’ensemble de la prévention.
Une grande partie des actions permettant d’éviter l’apparition ou l’aggravation des maladies se construit avant l’hôpital, entre deux consultations et au plus près des lieux de vie.
C’est précisément là que les professionnels de proximité ont un rôle majeur.
Les infirmiers libéraux interviennent quotidiennement auprès de personnes âgées, de patients atteints de maladies chroniques, de personnes isolées ou en situation de fragilité. Ils disposent d’une connaissance concrète du patient, de son environnement et de ses habitudes de vie.
Cette proximité permet d’identifier des situations qui peuvent constituer autant de points d’entrée pour la prévention :
- perte d’autonomie
- dénutrition
- risque de chute
- difficultés d’observance
- isolement
- addictions
- santé mentale
- risques liés aux conditions de logement
- aggravation d’une maladie chronique
- retard dans le recours aux soins
- difficultés d’accès aux dispositifs de prévention.
La prévention commence souvent par ce que le professionnel observe au domicile.
Vers une gouvernance interministérielle de la prévention
Le Code de la santé publique prévoit déjà un Comité interministériel pour la santé, chargé notamment de favoriser la prise en compte de la santé et de la promotion de la santé dans l’ensemble des politiques publiques.
Dans les faits, le rapport sénatorial de 2026 constate toutefois une gouvernance encore trop verticale et fragmentée. Les initiatives sont nombreuses mais peuvent rester juxtaposées, voire se superposer, faute d’une stratégie suffisamment coordonnée.
Le rapport appelle donc à un pilotage collectif et unifié de la politique de prévention au niveau national, avec une meilleure association des différents acteurs. Il souligne notamment le rôle que peuvent jouer les ministères autres que celui de la Santé, les collectivités territoriales, les professionnels et les acteurs associatifs.
Cette approche rejoint une idée essentielle : la politique de prévention doit être intégrée à l’ensemble des politiques publiques qui influencent la santé de la population.
Évaluer la prévention pour mieux la financer
Comment mesurer les effets d’une action qui vise précisément à empêcher qu’un événement de santé survienne ?
Comment valoriser économiquement une chute évitée, une hospitalisation évitée, une complication retardée ou une perte d’autonomie repoussée ?
Le rapport du Sénat pointe un modèle de financement peu lisible et globalement inadapté aux ambitions affichées pour la prévention.
L’enjeu est donc de passer d’une logique où la prévention est souvent financée par des dispositifs ponctuels ou des appels à projets à une logique dans laquelle les actions efficaces peuvent être identifiées, évaluées et financées durablement.
L’évaluation médico-économique constitue à ce titre un enjeu majeur.
Une action de prévention ne doit pas uniquement être évaluée sur le nombre de personnes rencontrées ou d’actes réalisés. Il faut également pouvoir mesurer ses effets sur :
- l’état de santé ;
- l’autonomie ;
- les hospitalisations évitées ;
- les complications évitées ;
- les parcours de soins ;
- les inégalités de santé ;
- et, lorsque cela est possible, les dépenses de santé évitées.
L’OCDE souligne d’ailleurs que la France consacre une part relativement limitée de ses ressources à la prévention et relève qu’un renforcement des investissements préventifs pourrait contribuer à réduire les dépenses de santé à moyen terme
Les infirmiers libéraux doivent être pleinement associés à cette évolution
La prévention fait déjà partie de leur exercice : éducation à la santé, accompagnement des patients chroniques, vaccination, dépistage, repérage des fragilités, prévention des complications, accompagnement de l’autonomie ou encore orientation vers les ressources du territoire.
Mais la reconnaissance du rôle des IDEL dans la prévention doit désormais dépasser la seule reconnaissance de principe.
Si la prévention devient une priorité stratégique, les professionnels qui la mettent en œuvre doivent pouvoir être identifiés, formés, coordonnés et rémunérés pour ces interventions.
L’expérimentation « Équilibres » illustre d’ailleurs cette évolution : conduite notamment avec des infirmiers libéraux, elle a mis en avant une organisation fondée sur la prévention, la coordination des parcours et l’accompagnement global des patients. L’avenant n°11 à la convention nationale des infirmiers libéraux prévoit désormais les premières étapes de sa généralisation
Du soin à la santé : un changement de paradigme
Notre système de santé reste largement organisé autour de la prise en charge de la maladie. Or, répondre au vieillissement de la population, à l’augmentation des maladies chroniques et aux inégalités de santé nécessite d’agir davantage avant la complication et avant l’hospitalisation.
Cela implique de rapprocher prévention, soins et accompagnement.
Pour l’infirmier libéral, cela signifie pouvoir devenir encore davantage un acteur du repérage, de l’orientation et de l’accompagnement préventif au domicile.
Mais cette évolution doit être organisée. Elle suppose :
- une stratégie nationale claire
- une gouvernance réellement interministérielle
- une déclinaison territoriale
- une meilleure articulation entre sanitaire, médico-social et social
- une association réelle des professionnels de proximité
- des indicateurs permettant d’évaluer les résultats
- et des modalités de financement adaptées.
Pour les infirmiers libéraux, c’est une évolution majeure : leur proximité avec la population leur donne une place particulière dans cette politique de santé. Le virage préventif ne pourra pas se faire sans les professionnels de proximité.
Et si la prévention devient une véritable priorité publique, elle devra aussi devenir une activité reconnue, évaluée et valorisée.
